INEFFABILITE ET THEOPHANIE CHEZ JEAN SCOT ERIGENE
INTRODUCTION GENERALE
Né en Irlande vers les années 800-810, Jean Scot Erigène est un philosophe chrétien de tradition néoplatonicienne. Subjugué par les problèmes majeurs de la philosophie et de la théologie de son temps, il découvrit d’abord les pères grecs, puis entreprit sous la demande su Roi Charles le Chauve, la traduction des écrits de Denys l’Aréopagite ; ce qui l’initia à la théologie négative, avant de s’intéresser à la traduction des textes des pères latins. Ainsi put-il rentrer en connaissance des idées et de la pensée de l’initiateur du néoplatonisme qu’est Plotin. Mais bien avant 877, date à laquelle il aurait été assassiné par ses élèves à l’Abbaye de Malmesbury, il entreprit La rédaction de son œuvre majeure le Periphyseòn (Periphyséon) entre 864 et 866 dont le titre latin est De divisione Naturae, qui pour l’essentiel nous intéresse dans la mesure où elle traite entre autre, du thème qui nous échoit : « ineffabilité et théophanie chez Scot Erigène ».
Ainsi, le problème qui se pose est celui de l’élucidation du paradoxe d’un dieu qui se donne dans ses manifestations tout en restant inconnaissable. En d’autres termes, nous nous demandons pourquoi ce Dieu qui se manifeste dans les choses crées peut-il continuer à excéder toute intelligence et à surplomber tout discours au sujet de son Essence ? Faisant route avec Erigène et visant à résoudre cette complexité apparente du problème, nous nous proposons de vous présenter tout d’abord les quatre divisions de la nature et comment elle s’applique à Dieu. Ensuite nous prouverons l’ineffabilité de Dieu au sujet duquel on ne peut balbutier que par la théologie négative, après quoi nous expliquerons sa procession dans les choses sous le mode de la création ainsi que la conversion de toutes choses en lui. En fin nous allons souligner le développement chrétien de la pensée néo-platonisme païenne de Plotin par Erigène.
I. La division quadripartite de
la Nature chez Jean Scot Erigène : présentation et catégorisation Comme jadis annoncé, la division quadripartite de
la Nature érigénienne ce déploie pour l’essentielle dans son œuvre majeur dit le Perì phùseòn. Du point de vue structurel, le Perì phùseòn est constitué de cinq livres rédigés sous forme de dialogue. Dialogue qui met en opposition un Nutritor dit le maître nourricier (N) et un Alumnus dit l’élève (A). Selon E. Bréhier, De divisione naturae s’inscrit en droite ligne avec une conception grecque de la nature[1] selon laquelle l’univers alterne entre sortie de Dieu et absorption en Dieu[2]. L’objectif qui est la nôtre dans ce premier moment de notre travail est celui de vous apporter les réponses à cinq questions que nous qualifions de balises pour une compréhension aisée de l’ineffabilité et de la théophanie en honneur dans notre exposé :
1°) Qu’est-ce que
la Nature et pourquoi Jean Scot la divise t-il ? 2°) Quelle sont les quatre divisions de
la Nature ?
3°) A qui et, ou à quoi s’apparentent chacune d’elles ? 4°) Quels liens existent-ils entre celle-ci ?
5°) Et enfin pourquoi vous présenter d’abord c’est quatre natures ? Mieux quel en est le rapport avec la compréhension de notre thème : « ineffabilité et théophanie chez Jean Scot Erigène »? 1. Le Perì phùseòn s’ouvre par une définition du concept « Nature ». de cette définition, nous devons retenir que,
la Nature au sens de Jean Scot est un concept générique ou totalisant qui englobe au même moment tout ce qui est et tout ce qui n’est pas. En effet au paragraphe 441A il déclare dans une réplique attribuée à l’Alumnus que : « rien dans l’univers ne peut se présenter à notre réflexion qui ne puisse rentrer sous ce terme »[3]. il y a donc lieu de dire que cette conception érigénienne présuppose dès son origine une division voire une opposition de l’être et du non-être. Ainsi, à l’éventuelle question d’où vient-il qu’il y a division de
la Nature ? Nous répondons c’est pace qu’il y a à l’origine le non-être et l’être. Donc : « telle est pour Jean Scot la division principale et fondamentale qui peut s’appliquer à toutes les modalités de l’être et du non-être. »[4]
2. De ce qui précède, on se serait attendu à une division bipartite de
la Nature. Mais l’auteur nous en donne quatre : « La division de
la Nature selon quatre différences me semble comporter quatre espèces, dont la première consiste dans
la Nature qui crée et qui n’est pas créée, la deuxième dans
la Nature qui est créée et qui crée, la troisième dans
la Nature qui est créée et qui ne crée pas, la quatrième dans
la Nature qui ne créée pas et qui n’est pas créée. »[5]
L’auteur nous fait constater qu’il y a une double opposition qui surgit de ces quatre espèces de Nature. Cette opposition obéit à l’opposition du couple non-être – être : « Parmi ces quatre divisions de la nature, deux paires s’opposent mutuellement. Car la troisième division s’oppose à la première et la quatrième division à la deuxième. »[6] 3. A présent que nous avons nommé les quatre espèces de Nature, nous pouvons procéder à une connaissance plus explicite de ces dernières. Toutefois signalons que les réponses aux questions 3, 4 et 5 s’entre mêlerons dans le développement qui suit.
La Nature qui crée et qui n’est pas créée s’appelle encore Nature divine, c’est le principe de toute chose, elle ne fait pas partie de l’univers créé mais elle en est la source.
La Nature qui est créée et qui créée pour sa part est constituée des causes primordiales, encore appelé idées ou Verbe. C’est le prototype des choses créées, bien que pourrais-t-on dire elles ne le soient pas, car le nom de créature s’applique au sens stricte à ce qui à un commencement dans le temps. Or le verbe et Dieu sont absolument coéternel mais les exemplaires primordiaux ne le sont pas entièrement : « l’ousia elle-même est incompréhensible et ne se dévoile aux créatures que par des manifestations qui ne nous en révèlent pas l’essence. »[7] Avec ce paradoxe, nous introduisons les notions de théophanie et d’ineffabilité. L’ineffabilité : « est ce qui ne peut être dit, non pour des raisons contingentes (absence de mots) ou de convenance, mais par la nature même du langage ou par celle de ceux dont on parle. »[8]
La théophanie quant à elle est la manifestation ou la monstration de Dieu constitué par l’ensemble des puissances célestes et des hommes. Selon Albert Rivaud il s’agit : « D’un mot qui remonte à l’apôtre Jean et à saint Augustin et que le pseudo-Denys a constamment employé. La plus parfaite est le cœur des Anges, symboles ou expression de l’unité divine. »[9] Si nous avons introduit ces deux concepts à ce niveau, c’est parce que la hiérarchisation au sein de la deuxième nature pose une ambiguïté liée à la délimitation de ce qui est verbe divin et de ce qui est exemplaire de cause primordiale afin de pouvoir les ranger soit dans l’ineffabilité soit dans les théophanies. Mais on nous le démontrera dans la suite, cette Nature est classée parmi les théophanies au même titre que la troisième Nature.
Nature créée et qui ne créée pas, la troisième Nature renvoie aux êtres intelligibles et célestes, aux êtres visibles et terrestres. Elles participent des causes primordiales. Ce sont en fait des images transitoires. Au sein de cette Nature existe également une hiérarchisation qui suit l’ordre décroissant suivant : anges[10], Hommes et choses matérielles. Enfin, pour ce qui est de
la Nature incréée et qui ne créée pas, Erigène nous fait savoir que c’est la fin ultime, que c’est le terme de la manifestation de Dieu. Elle se classe parmi les impossibles car son être consiste dans son impossibilité même d’exister. Dans cette Nature, s’exerce la procession et la conversion et par conséquent, cette Nature est identique à la première ce qui implique qu’elle aussi est ineffable. S’il faut donner une réponse pointue à la cinquième question ci-dessus posée, nous dirons qu’il n’y aurait pas ineffabilité et théophanie chez Erigène si
la Nature n’était pas divisée pour les raisons déjà évoquées.
Pour clôturer ce premier acte de notre travail qui aura consisté à déblayer le chemin conduisant à la compréhension de l’ineffabilité et de la théophanie chez Jean Scot Erigène, nous vous proposons une nouvelle série de questions donc vous trouverez les réponses dans le parties qui vont suivre : comment peut-on comprendre à travers le développement des notions ineffabilité et théophanie que Dieu est à la fois principe, milieu et fin ? Que la première division de
la Nature, Dieu principe soit identique à la quatrième, Dieu fin ? Que la seconde Nature, verbe créateur soit identique à la troisième, monde créé ? Et enfin que la deuxième et troisième Nature qui forme l’ensemble des théophanies se montre dans la rédemption[11] identique à la quatrième Nature ?
II. Ineffabilité et théophanie chez Jean Scot Erigène : paradoxe d’un Dieu qui se manifeste mais qui reste caché
II.1. De l’ineffabilité chez Scot Erigène Le vocable ineffable, se dit de ce qui ne peut être exprimé par des paroles, qui ne peut être dit, ceci à cause de la nature même ou de ce dont on parle. Cela revient à dire que qu’on ne peut ni le formuler ni le saisir proprement. Et cela, Scot Erigène l’applique à Dieu lorsqu’il dit qu’ « on ne peut rien formuler ni concevoir au sens propre de Dieu. »[12] Erigène insiste sur sens propre car, il y a en effet un sens figuré en ce qui concerne le discours sur Dieu. C’est là toute la distinction entre la théologie positive ou cataphatique et la théologie négative ou apophatique.
II.1.a. Le procès de la théologie affirmative Pour Erigène, même si théologie négative et théologie affirmative concordent, c’est-à-dire, aident toutes les deux à dire quelque de Dieu, il prend un recul vis à vis de la théologie affirmative, celle qu’utilise les Saintes Ecritures, car elle attribue des qualités positives à Dieu ainsi que des noms par lesquels on peut le désigner. Dieu est donc dit Bonté, Essence, Lumière, Sagesse, Justice, Soleil, Lion…[13] Elle reconnaît que dieu est la cause de toute chose et fonctionne alors selon le principe suivant : « la cause peut sans inconvénient être désignée avec les noms de ses effets »[14]
La théologie affirmative prédique de Dieu tout ce qui existe[15]. Pour Erigène tous ces noms qu’elle attribue à Dieu impliquent des contraires. Or, tout ce qui implique un opposé n’est pas prédicable au sens propre de Dieu, mais seulement au sens figuré. L’auteur du De divisione Naturae peut donc affirmer qu’ « il est davantage conforme à la vérité de nier que Dieu puisse s’identifier à l’une des propriétés qui ont été prédiquées de Lui que d’affirmer qu’il s’identifie à l’une d’entre elles »[16]. La théologie affirmative ne parle donc de Dieu que d’une manière métaphorique, au sens figuré. On effectue là un transfert métaphorique de la créature au créateur. Ainsi Sagesse à proprement parler n’est pas prédicable de Dieu puisqu’à elle s’oppose la folie. L’irlandais peut donc conclure en ces termes : « La nature ineffable ne peut donc être signifiée à proprement parler par aucun verbe ni par aucun nom, ni par aucune propriété, ni par aucun autre son sensible…Ce n’est pas au sens propre qu’on l’appelle Essence, Vérité, Sagesse et autres noms de ce type ; en revanche, c’est au sens propre qu’on l’appelle Suressence, Plus-que-Vérité, Plus-que- Sagesse »[17]
II.1.b. Théologie négative et transcendance de Dieu : les limites du langage sur Dieu Héritée de ses prédécesseurs et plus particulièrement de Denys L’Aréopagite, la théologie négative de Scot Erigène préfère refuser à Dieu tous les noms qui sont prédicables de lui dans la théologie affirmative ; car pense-t-il, cela est davantage conforme à la vérité. D’ailleurs, dire que dieu est Suressence ou Plus-Que Sagesse, n’est pas plus vrai que les noms de sagesse et d’Essence qui lui sont attribués. En effet,
« La théologie négative qui déclare : Dieu est suressence, n’énonce pas ce que Dieu est mais elle énonce plutôt ce que Dieu n’est pas ; la théologie négative déclare que Dieu n’est pas Essence, mais Plus-qu’essence. Cependant, la théologie négative ne révèle pas ce qu’est Celui qui est Plus-qu’essence, et elle se borne à déclarer que Dieu n’est rien de ce qui existe, mais qu’il est plus que tout ce qui existe, mais sans jamais définir ce qu’il est.» [18] A partir de là, transparaissent donc clairement les limites du langage sur la connaissance de dieu. Car « Dieu excède tout entendement ainsi qu’il est écrit : Toi seul possèdes l’immortalité et habites une lumière inaccessible. »[19]
En outre, Dieu est non-être, parce qu’il ne peut être saisi ni par les sens ni par l’intelligence. Il excède l’être par l’éminence de sa nature. Aucune créature ne peut le dire, puisqu’il transcende tout ce qui est créé. Et bien que ne rentrant pas dans la hiérarchie de la connaissance, il en est le principe et aucun ordre de la nature ne lui est supérieur : « IL est, dit-il, au-delà de tous les ordres hiérarchiques de la nature par l’éminence de sa sagesse, au dessous de tous les ordres hiérarchiques de la nature par la profondeur de sa puissance, à l’intérieur de tous les ordres hiérarchiques de la nature par l’économie inscrutable de sa Providence et à l’extérieur de tous les ordres hiérarchiques de la nature comme englobant tous les ordres hiérarchiques de la nature car tous les ordres hiérarchiques de la nature subsistent en lui et aucun des ordres hiérarchiques de la nature ne subsiste en dehors de lui. »[20]
Parce que principe de cette hiérarchie, aucun ordre ne peut donc le connaître. L’Essence divine n’est donc pas essence ; elle est cause infinie de toutes les essences[21]. En plus, Dieu n’est pas définissable. Tout ce qui est définissable admet le lieu, la position et toutes les autres catégories. Or Dieu n’admet rien de tout cela. La substance divine ne peut ni devenir définissable ni s’identifier à aucun des existants et la substance divine excède tous les existants qui peuvent devenir définissables. Le nom de Dieu subsiste au-delà de tout nom ; il ne subsiste dans aucun sujet puisque infini. Dieu reste donc dénué de tout nom parce qu’il est innommable.
En fin de compte, arrive à la conclusion selon laquelle Dieu ne peut se dire Lui-même. Cela marque paradoxalement toute sa puissance et toute l’impuissance de notre intelligence. Ceci parce que Dieu est infini et en tant qu’infini, il ne peut se limiter Lui-même dans une définition. Car s’il se définissait Lui-même, il ne serait plus infini. Il serait uniquement infini par rapport à l’humanité, mais fini par rapport à Lui-même. Tout cela pour dire que Dieu ne se connaît donc pas Lui-même. Il est donc aussi tout ignorant de son Essence que nos intelligences finies. Cependant cette ignorance de Dieu au sujet de sa quiddité « constitue la souveraine et véritable sagesse »[22] puisqu’elle correspond à une connaissance ineffable. Toutefois, au-delà de son incognoscibilité, Dieu se crée dans tous les existants et devient l’essence de toute créature lorsqu’il descend dans ses théophanies. Cette procession de Dieu est appelée Clarification par Erigène. Selon lui, le Dieu qui excède toute connaissance accepte de devenir connaissable dans ses théophanies.[23] C’est ainsi que Moïse put lui parler dans le buisson ardent. C’est précisément ainsi que s’éclaircit le lien entre l’ineffabilité de Dieu et ses théophanies. En écoutant la suite de cet exposé, nous comprendrons mieux comment un Dieu qui se dévoile reste intrinsèquement inexprimable. Erigène ne dit-il pas lui-même que « tout ce que l’on peut concevoir par l’intelligence…n’est rien d’autre que…la manifestation de ce qui est caché (…), la profération de l’ineffable »[24] ?
II.2. De la théophanie chez Jean Scot Erigène
Le concept de l’ineffabilité est inéluctablement lié à celui dela Théophanie. Si aucun discours n’est capable de dire Dieu, si tout effort à mettre Dieu dans les catégories d’Aristote n’aboutit qu’à l’échec, si Dieu reste transcendant, inaccessible en soi, au delà de toute approche discursive ; tout ce qui reste à l’homme pour se faire une idée plus ou moins précise de Dieu, c’est la théophanie. L’examen de cette question amène notre auteur à rechercher les différentes possibilités d’apparition ou de manifestation de Dieu. Si Dieu échappe aussi bien aux intelligences angéliques qu’humaines, il ne peut se laisser penser, voir et rencontrer que lors de ses multiples apparitions .Quels sont donc alors ces lieux par excellence où Dieu est susceptible de se montrer à ses créatures selon leur degré d’intelligence et discernement ?
II.2.a. La création et les apparitions divines
Jean Scot Erigène affirme sans ambages que la création représente un moment déterminant dans la monstration de Dieu. Grâce à celle-ci, à en croire notre guide, Dieu sort de son néant-d’être pour entrer dans l’être. Dans la création, Dieu devient présent à toute créature puisqu’il la crée en se créant lui-même dans le dit existant. Dans chaque Existant créé par Dieu, Dieu s’auto-crée, d’où son immense dans la création. C’est donc en réalisant la course dans tous les Existants que Dieu se rend visible, connaissable dans la création. Dieu passe de la transcendance, à l’immanence de l’inconnaissable au connaissable. Car lorsqu’on affirme que « Dieu devient crée dans toute ses créatures, on entend par là non seulement que Dieu subsiste dans toutes ses créatures, mais encore que Dieu est l’essence de toutes ses créatures puisqu’elles ne peuvent subsister sans lui ». Puisque comme nous le dit également Denys l’Aréopagite : « l’être de tout est Déité qui est au dessus de l’être »[25] Donc, par la création, dieu sort de sa transcendance pour se manifester et pour apparaître à ses créatures. Étant donné que la création n’est rien d’autre que la vision Dieu, sa théophanie bref son autocréation.
Erigène note toutefois que dans toute cette création des êtres, l’homme occupe une place privilégiée. Et c’est certainement pour cette raison que le Moine Maxime cité par notre penseur a pu estimer que « la théophanie procède d’une descente du verbe divin, c’est-à-dire du fils monogène qui est sagesse du père, descendant en quelque sorte vers la nature humaine créée puis purifiée par lui, d’autre part, l’ascension de la nature humaine s’élevant vers ce verbe par l’amour divin. »[26]
Autant dire que la théophanie requiert à la fois une procession descendante de Dieu à travers son fils et une conversion ascendante de l’intelligence humaine. Dieu en s’incarnant dans la nature humaine pour élever celle-ci jusqu’à lui se dévoile à l’homme, et du même coup rend connaissable. Grâce à la création Dieu finit par se manifester et par apparaître dans tous ce qu’il a crée. Le Dieu distant est devenu proche, bref le Dieu caché s’est révélé. Mais la création ne constitue pas le seul lieu de monstration de Dieu, nous pouvons aussi faire référence à la révélation biblique ou aux saintes écritures.
II.2.b. L’Ecriture et la manifestation divine
La création des êtres présentée précédemment comme l’apparition de Dieu est ce que l’Ecriture décrit ou déroule dans le livre de la genèse. L’écriture à proprement parler n’est autre chose qu’un procès théophanique. Pour Jean Scot Erigène, la révélation du livre Saint fait l’économie de la procession de tous les existants de leur principe générateur qu’est Dieu. A en croire Erigène, la parole des prophètes a matérialisé la manifestation ou l’apparition de Dieu. Puisqu’il n’est pas rare d’entendre ou de lire chez un prophète comme Isaïe des phrases telles que « je vis le seigneur assis » ou d’autres références similaires. A travers le témoignage et l’expérience d’un prophète nous saisissons la réalité divine. C’est la preuve que Dieu se révèle à l’homme doté de tous ses sens, de toutes ses capacités intellectuelles et de discernement. Erigène nous invite enfin à porter une attention particulière lors de la lecture des textes sacrés, sur le nom le plus employé dans l’écriture pour manifester Dieu. Car il y a des noms que Dieu a révélés aux hommes et par lesquels on peut s’adresser à lui. En définitive, le Dieu transcendant, le Dieu invisible devient immanent et visible grâce à la création et à la révélation biblique. Par ces deux actes déterminants du salut des hommes, Dieu de son néant d’être, se laisse connaître approcher et voir. Dieu en créant les existants s’auto crée lui-même et devient présent à toutes ses créatures. En plus de la création, les Saintes Ecritures sont inondées de scènes théophaniques où Dieu devient homme afin de se montrer tel qu’il est à cette créature privilégiée. L’incarnation du fils bien aimé, moise et le buisson ardent, la naissance de Jésus, la conversion de saint Paul constituent des théophanies scripturaires .autant dire que l’écriture est jonchée des manifestations, d’apparition et de monstration bref de révélation de Dieu.
III. Développement chrétien du néoplatonisme païen : de Plotin par Jean Scot Erigène
Qualifié par Emile Bréhier d’ « interprétation d’ensemble du théocentrisme chrétien par le théocentrisme platonicien »[27], le Périphyson, lu dans l’optique de ressortir le caractère ineffable et par conséquent théophanique de Dieu présente pour celui qui à étudié le néoplatonisme de Plotin des intuitions de ce dernier. Ainsi, l’objectif qui est le notre dans cette partie est celui de répondre à la question pourquoi existent-ils dans la conception érigénienne de
la Nature, mieux de l’ineffabilité et de la théophanie des éléments de la pensée néo-platonicienne dite païenne ? La réponse à cette question s’inscrit en droite ligne avec l’objectif de notre cours qui est de montrer l’influence qu’a exercée le néoplatonisme inventé par Plotin sur le moyen âge. A cet effet, qu’entendons-nous par néoplatonisme païen et par néoplatonisme chrétien ? Ayant vécu au troisième siècle après Jésus-Christ, période où commençait à se développer le christianisme, Plotin développe sa pensée à partir de celle du célèbre auteur grec Platon et dans la langue de ce dernier. A cette époque, ces derniers sont considérés comme un peuple païen car, leur société est dite polythéiste bien plus la pratique excessive de la philosophie développe une certaine hostilité aux dogmes et convictions postulés par le christianisme.
Jean Scot intervenant à la suite d’un vaste panel de père et de philosophes plus ou moins chrétien développe une pensée qui porte les marques de la subordination du néoplatonisme au christianisme alors en vogue à cette époque. Bréhier en affirmant que : « Dans De divisione naturae, outre Denys et Maxime, c’est avant tout saint Augustin, puis Grégoire de Nysse, plus rarement Basile de Césarée et Grégoire de Naziance et Ephiphane, très rarement saint Ambroise, Origène et saint Jérôme. A côté des pères, il a souvent recours au philosophes ou sages de ce monde : les traités logique de Boèce par qui il connu Cicéron et Aristote, le Timée de Platon, parfois Pythagore, plus souvent Pline l’ancien et aussi les poètes Ovide et Virgile. »[28]
Vient renforcer l’idée développée dans le cours selon laquelle Jean Scot à n’a pas eu accès direct aux Ennéades. Partant du fragment 449A de l’ouvrage centrale d’Erigène que nous exploitons pour ce travail, où Nutritor le maître nourricier s’inspire du moine Maxime[29] dit le « devin philosophe » pour justifier la théophanie, nous en sommes venu à ce syllogisme nuancé : Maxime était élève de Jamblique, or Jamblique était l’élève de Porphyre or Porphyre était l’élève de Plotin donc Maxime est l’élève de Plotin. La nuance ici est que, de Plotin à Maxime la transmission de la pensée n’a pas gardé toute sa pureté en effet elle à été considérablement réorientée par la pensée chrétienne. Ce faisant Erigène qui s’inspire entre autre de Maxime ne pouvait qu’avoir une version reformulée et modelée dans des concepts chrétiens des idées plotinienne contenues dans les Ennéades. Ce syllogisme nuancé qui nous à permit de remonter jusqu’à Plotin en partant de Maxime, nous pouvons bien le faire pour d’autres auteurs qui ont influencés considérables Jean Scot (Denys le Pseudo, Grégoire de Nysse). Mais avec saint Augustin l’intermédiaire est Martinus Victorinus dont-il à étudier sa traduction latine des Ennéades de Plotin
A présent, pouvons-nous parler d’analogie total entre l’acception plotinienne de l’ineffabilité et de la théophanie de l’Un ou celle de Dieu pour Erigène ? Pour commencer, disons que, ce que Plotin appel univers n’est pas très loin de ce qu’Erigène qualifie de Nature. En effet Plotin dit :
« Il y a un univers véritable, et il y a l’ensemble des choses visibles, qui est l’image de cet univers. L’univers réel n’est rien, car il n’a rien avant lui ; mais les choses qui viennent après lui, s’ils doivent exister, sont nécessairement en cet univers, puisqu’elles sont en lui comme un lieu mais elles s’appuient et se repose sur lui, parce qu’il est partout et qu’il contient tout. Cet univers premier et réel n’a pas besoin de lieu et il n’est en rien. Etant tout, il n’y a pas moyen qu’il se manque à lui-même ; il est là où est la totalité des êtres ; car il est cette totalité. »[30] En ce qui concernant la division de cet univers, l’Un de Plotin joue la même fonction que
la Nature qui crée et qui n’est pas créée, ils sont principe, et source de tout ce qui les précèdent, ont ne peut les saisir car ineffable, incogniscible, indicible. Pour Plotin, l’Un est au dessus de l’être et pour Erigène Dieu c’est le non-être. En somme, chez l’un comme chez l’autre il y a impossibilité de penser et de dire l’Un et Dieu.
L’intellect qu’en t’a lui jour le même rôle que
la Nature qui est créée et qui crée. Et enfin, l’Ame s’apparente partiellement à
la Nature qui est créée et qui ne crée pas. Certes, l’Ame est le dernier cercle lumineux des hypostases tout comme
la Nature qui est créée et qui ne crée pas est la dernière manifestation de Dieu, elles appartiennent toute deux au troisième rang de l’ordre de l’univers ou de la nature. Mais l’Ame joue un rôle intermédiaire entre l’intellect et
la Matière, rôle qui n’existe nullement dans la troisième Nature d’Erigène. En effet, chez Plotin, la matière qu’Erigène désigne par « choses matérielles » n’est pas une procession de l’Un via l’intellect divin, d’où sa division de l’Ame en Ame logos et en Ame qui engendre des êtres qui lui seront inférieur en d’autre terme la matière. C’est donc ici que se termine l’analogie et débute la différence. Il faut plus explicitement dire que c’est le problème du retour au principe qui sème la différence. Pour Plotin, la deuxième partie de l’Ame ne peut retourner au principe à cause de la corruption qu’elle subit lors de son contact avec la matière symbole du mal absolu. Mais la première partie l’Ame logos au moyen d’une conversion à trois étapes retourne à l’Un. Il s’agit tout d’abord du retour de l’Ame à elle-même, ensuite du dépassement de cet Ame qui a pris conscience de sa propre nature pour devenir intellect divin et enfin l’Ame devenu intellect divin aspire à l’union finale avec l’Un.
Concernant à présent le retour en Dieu chez Erigène, il est surtout développé dans le Livre IV[31]. Chez ce dernier, c’est l’Homme qui est le pivot de ce retour. A ce sujet, Bréhier déclare : « c’est ici et ici seulement qu’intervient l’homme, dont la création marque le début de ce retour (…) il est l’organe du retour de toute chose à Dieu »[32]. Tout d’abord, l’homme est un être double à peut prêt comme l’Ame. Il à un côté raisonnable ou intellectuelle et un côté animal. Et s’il est ainsi, c’est à cause de l’ambition divine de créer un microcosme dans lequel on pourrait retrouver toute les théophanies et nous constatons qu’elles sont au mois en idée toute en lui. Dans sa dimension raisonnable ou intellectuelle n’a pas de problème. Mais avec le chute, il tombe dans l’animalité et pour en sortir il bénéficie de la rédemption : « non seulement elle rétablira l’homme dans son état primitif, mais encore elle sera marquée par l’anéantissement du monde matériel et par la spiritualisation de toute chose. »[33] C’est en d’autre terme le passage de la troisième nature à la quatrième à savoir
la Nature qui ne créée pas et qui n’est pas créée. Pour Erigène, tout à été crée par Dieu même la matière dont tout est bon et doit de ce fait retourner en lui. C’est donc dire que toute création converge vers cette ultime Nature qui est parce que relevant du non-être ineffable et par conséquent identique à la première nature. En définitive comment expliquer cette démarcation Erigénienne ? Bréhier nous dit que cette double nature de l’homme qui sous tend l’explication du retour en Dieu chez notre auteur lui est inspiré par le De Opificio mundi de Philon d’Alexandrie, le De Imagine de Grégoire de Nysse et par bien d’autre ouvrages qu’il (Bréhier) ne cite pas :
« Par ces auteurs, dit Bréhier il recueil la tradition du vieux mythe d’atropos, l’intermédiaire entre Dieu et les choses, mythe si développé chez Philon et complètement absent de l’inspiration plotinienne. Par eux aussi il accueille l’idée anti-hellénique de la fin du monde à la place de l’ordre éternel de Plotin. Rien, dans ce statut ou retour de la nature à Dieu par l’homme ne rappelle cette conversion plotinienne dans laquelle l’être émané se retourne éternellement vers son principe pour en recevoir les effluves et se constituer ainsi en tant qu’être. »[34]
CONCLUSION GENERALE
Rendu au terme de l’étude de l’ineffabilité et de la théophanie chez Jean Scot Erigène, nous pouvons retenir que c’est partant de la division de
la Nature en quatre que nous avons introduit notre thème. Ceci en montrant que la première et la quatrième nature s’apparente au sens où elles sont ineffables. Et la deuxième et la troisième nature s’apparentent par le fait qu’elles sont les théophanies des deux premières.
Par après, nous avons vu que, l’ineffabilité, impossibilité de dire ce qu’est Dieu pouvais s’élucider à travers une prise de distance vis-à-vis de la théologie affirmative telle que développé dans les saintes écritures, et par une adoption de la théologie négative que notre auteur tient de Denys L’Aréopagite. Ainsi, l’auteur montre qu’en fait la théologie affirmative rejoint la théologie négative au sens où affirmer ce que Dieu n’est pas revient à nier ce qu’il est. Concernant la théophanie, nous avons d’abord vu que leur raison d’être était l’ineffabilité. Les théophanies qui sont les manifestations de Dieu et les lieux par excellence de cette manifestation de Dieu sont la création, qui symbolise la sortir de ce dernier du non-être vers l’être. Comme autre lieux, nous avons noté l’écriture, qui est le procès même de la théophanie.
Pour finir, nous avons examiné dans quelles conditions a put naître le néoplatonisme chrétien de Jean Scot Erigène. Puis nous avons d’abord établit le lien entre les notions d’univers chez Plotin et celui de Nature chez Jean Scot avant de montrer les analogies parfaite qui existe respectivement entre Un, Intellect, et Nature qui crée et qui n’est pas créée, Nature qui est créée et qui crée. Mais concernant Ame et
la Nature qui est créée et qui ne crée pas nous avons vu que c’est là que se situait la différence, différence liée à la question du retour.
BIBLIOGRAPHIE
Ouvrages de Jean Scot Erigène * De la division de
la Nature, Périphyseon, Livre I et Livre II, Paris, P.U.F., 1995,
* De la division de
la Nature, Périphyseon, III, Paris, P.U.F., 1995.
Autres ouvrages * BRICE (P.), Histoire de la philosophie I : Orient, Antiquité, Moyen Age, Gallimard, Paris, 1990.
* BRUN (J.), Le néoplatonisme, Paris, P.U.F., Q.S.J., 1988. * BREHIER (E.), histoire de la philosophie I Antiquité et Moyen et Age, Paris, P.U.F., 5ième éd., 1989.
* PLOTIN, Ennéades VI (première partie), trad. D’Emile Bréhier, Paris, Les belles lettres, 1983. * Rivaud (A.), Histoire de la philosophie, Tome I, Des origines à la scolastique, Paris5éd., P.U.F., 1960,
Dictionnaires et Encyclopédies
André Jacob, Dictionnaire des notions philosophiques, Encyclopédie philosophique universelle, T.II, P.U.F., 1990. JULIA (D.), Dictionnaire de la philosophie, Paris, Larousse, 1964.
RUSS (J.) et BADAL-LEGUIL (Clotilde), Dictionnaire de philosophie, Paris, Bordas, 2004. JACOB (A.), Encyclopédie philosophique universelle. Les notions philosophiques, Sylvain Auroux (sous la dir.), Tome 2, Paris, PUF, 1990.
Dictionnaire de la langue philosophique, FOULQUIE (P.), Paris, P.F.U., 1993.
Table des matières
I. La division quadripartite de la Nature chez Jean Scot Erigène : présentation et catégorisation 2
II.1. De l’ineffabilité chez Scot Erigène. 5
II.1.a. Le procès de la théologie affirmative. 5
II.1.b. Théologie négative et transcendance de Dieu : les limites du langage sur Dieu. 6
II.2. De la théophanie chez Jean Scot Erigène. 8
II.2.a. La création et les apparitions divines. 8 II.2.b. L’Ecriture et la manifestation divine. 9
III. Développement chrétien du néoplatonisme païen : de Plotin par Jean Scot Erigène. 11
[1] Cette conception grecque est à partir des stoïciens.
[2] E. Bréhier, histoire de la philosophie I Antiquité et Moyen-Age, Paris, P.U.F., 5ième éd., 1989, pp. 479-487.
[3] Jean Scot Erigène, De la division de
la Nature, Périphyseon, Livre I, Paris, P.U.F., 441 A.
[4] Idem, p.18.
[6] Ibid., 442A.
[7] Albert Rivaud, Histoire de la philosophie, Tome I, Des origines à la scolastique, Paris5éd., P.U.F., 1960, p. 622.
[8] André Jacob, Dictionnaire des notions philosophiques, Encyclopédie philosophique universelle, T.II, P.U.F., 1990, P.1283.
[9] Albert Rivaud, Op.cit, p. 622.
[10] Ils sont considérés par notre auteur comme des esprits purs
[11] Les synonymes de ce mot qui garde une forte dimension religieuse sont rachat, salut. On peut donc l’entendre comme rachat des pêches des humains
[12] Jean Scot Erigène, De la division de
la Nature, Périphyseon, Livre I, 465A.
[13] Idem, 459C.
[14] Ibid.
[15] Ibid. Livre I, 459 C.
[16] Ibid. Livre I, 522 B.
[17] Ibid. Livre I, 460 C.
[18] Ibid. Livre I, 462 D.
[19] Ibid. Livre I, 458 A.
[20] Ibid. Livre II, 590 B.
[21] Ibid. Livre II, 586 C.
[22] Ibid. Livre II, 594 A.
[23] Ibid. Livre III, 692 C.
[24] Ibid. Livre III, 633 A.
[25] Ibid., Livre II, 516 C.
[26] Ibid., Livre II, 449A–449B.
[27] E. Bréhier, Histoire de la philosophie I Antiquité et Moyen-âge, Paris, P.U.F., 1989, p.849.
[28] Idem, p. 479.
[29] Il s’agit bel et bien de Maxime généralement appelé Maxime le confesseur.
[30] Enn. VI, 4, [2] 1-10.
[31] Faute d’avoir le livre IV en question, nous nous sommes appuyés sur le commentaire de Bréhier dans son histoire de la philosophie tome I, Antiquité et Moyen-Age. Pour développé cette conception du retour en Dieu chez Erigène.
[32] E. Bréhier, Op.cit., p.484.
[33] Idem.
[34] Ibid., pp. 483-484.